Un “devoir de réserve” pour les écrivains?
C'est l'idée géniale qui vient de germer dans le cerveau du député UMP Eric Raoult (ancien ministre), suite aux propos critiques sur la France de 2009 tenus par l'écrivain Marie Ndiaye .

Marie Ndiaye avait, en août, jugé “monstrueuse” la France de Nicolas Sarkozy, dans une interview accordée cet été aux Inrockuptibles, avant sa consécration par les jurés du prix Goncourt. “Nous sommes partis [à Berlin] juste après l'élection [présidentielle] en grande partie à cause de Sarkozy (…). Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité…“

Des propos «insultants» fustige Eric Raoult, qui estime qu'en tant que récipiendaire du Prix Goncourt, Marie Ndiaye se doit de «respecter la cohésion nationale et l'image» de la France. Dans une «question écrite» adressée au ministre de la Culture, l'élu de Seine Saint-Denis a donc demandé à Frédéric Mitterrand de lui «indiquer sa position sur ce dossier et ce qu'il compte entreprendre en la matière».

Selon Eric Raoult, «les déclarations de la romancière d'une rare violence sont peu respectueuses à l'égard de ministres de la République et plus encore du chef de l'Etat».
Evoquant un «devoir de réserve dû aux lauréats du Prix Goncourt», le député suggère qu'une «personnalité qui défend les couleurs littéraires de la France se doit de faire preuve d'un certain respect à l'égard de nos institutions».»Il me semble que le droit d'expression ne peut pas devenir un droit à l'insulte ou au règlement de compte personnel», ajoute même l'ancien ministre.

Bernard Pivot, membre du jury du Goncourt, a qualifié sur France Info d'“erreur ou de bourde” la prise de position d'Eric Raoult, en estimant que le député UMP de Seine-Saint-Denis ne connaissait “rien au milieu littéraire”. “Le devoir de réserve qu'il invoque n'a jamais existé, n'existe pas et n'existera jamais, pas plus pour le lauréat du prix Goncourt que pour le lauréat du prix Nobel de littérature”, a-t-il dit.

Aaahhhh!!! Si TOUS les écrivains pouvaient être des fonctionnaires d'Etat , des plumes officielles à qui le gouvernement aurait moyen d' imposer ses directives par circulaire!!!
“Un écrivain, ça ferme se gueule ou ça démissionne“ pourraient alors chanter en choeur les ministres du gouvernement à la télévision…
Le plus rigolo dans l'histoire, c'est qu'Eric Raoult interpelle le ministre de la culture Frédéric Mitterrand pour rappeler Marie Ndiaye à son “devoir de réserve” ! On attend avec une impatience gourmande la réaction du ministre!
En effet, dans la France de 2009, il serait ainsi tout à fait légitime et artistique pour un ministre-écrivain de venir narrer au journal de 20h00 (devant les enfants pas encore couchés faute de signalétique préventive) ses expériences sexuelles dans les bordels de Bangkok avec des prostitués à l'âge incertain (un moment “de grande émotion” télévisuelle selon Michèle Alliot-Marie), mais il serait en revanche totalement indécent, révoltant et nuisible pour l'image de la France qu'un écrivain exprime son désaccord profond avec la politique de Nicolas Sarkozy?!
Qu'il me soit ici permis de livrer une remarque plus personnelle, parce qu'elle me touche de très près, dans mon intimité: oui, le climat de cette France, avec ses sous-entendus, ses pseudo-débats inopportuns sur l'identité nationale, ses stigmatisations à peine déguisées, est détestable et de plus en plus mal vécu par les Français d'origine étrangère, voire de couleur…
Et sans vouloir faire dire à Marie Ndiaye plus qu'elle n'a peut-être voulu dire (quoique…), je suis très fier qu'elle ait pu ainsi se faire notre porte-voix…
L'actuel pouvoir en place ne pourra pas s'en tirer indéfiniment avec une rhétorique simpliste et populiste, du style “La France, on l'aime ou on la quitte” (*) !
Car quand on prétend être aimé, il faut aussi faire un minimum d'efforts pour s'en montrer digne …

(*) Nicolas Sarkozy avait dit peu après son élection: “si y en a qu'ça gêne d'être en France, qu'ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu'ils n'aiment pas”. On notera que Marie Ndiaye a pris le président au pied de la lettre…